Yannis KONTAXOPOULOS

Publications

  • 1999, Liber Amicorum Jean Cocteau, le poète aux mille tours, Athènes, éd. Exandas-Odos Panos.
  • 2001, “Orpheus introspecting : Tennessee Williams and Jean Cocteau”, in The Tennessee Williams annual review, n°4, voir Orpheus introspecting.
  • 2007, ”La Grèce est une idée. La relation dialectique de Cocteau avec la Grèce”, dans Jean Cocteau et la Grèce, catalogue d’exposition, Athènes, Musée Benaki, 2007, pp. 59-87.
  • 2009, “Jean Cocteau et la Lorraine. Genius loci”, in Jean Cocteau, de la scène au sacré, Catalogue d'exposition au Château de Courcelles (5 décembre 2009-7 mars 2010), Metz, Editions de la Fondation Solange Bertrand, pp. 35-64. Sujets de l'article : Jeanne d'Arc, Verlaine, Barrès, Desbordes, Dermit, Pierre Chanel.
  • 2018, Picasso/ Cocteau, Correspondance 1915-1963, édition de Pierre Caizergues et Ioannis Kontaxopoulos, Paris, Musée National Picasso-Paris/ Gallimard.

Compte rendu de cet ouvrage par Audrey Garcia (paru dans Ligeia):

«Cher Magnifique, Tu le sais bien qu’entre 1912 et 1960, on a noué et renoué la ficelle jusqu’au bout et que la malice du nœud gordien ne tromperait pas la chance.[1]»

De leur rencontre jusqu’à la disparition du poète en 1963, Jean Cocteau et Pablo Picasso n’ont cessé de communiquer et d’entretenir une amitié aussi bien personnelle qu’artistique. Que l’on pense à leur collaboration sur Parade ou encore aux nombreux clichés les montrant complices, lors des corridas qu’ils affectionnaient tant, l’amitié de ces deux grands artistes a traversé le XXème siècle. Toutefois, en dehors des nombreux textes de poésie critique produits par Cocteau et des œuvres réalisées en collaboration avec Picasso, leur relation, souvent complexe, est mal connue.

Cette correspondance permet de considérer ce demi-siècle d’amitié depuis l’intérieur. Pierre Caizergues et Ioannis Kontaxopoulos ont réuni 450 documents, de la missive au télégramme, de la lettre ouverte aux photos et ouvrages dédicacés, façon de proposer une vision panoramique des échanges entre le poète et le peintre.

Pourtant, ce qui frappe au premier abord, ce n’est pas l’intimité des deux protagonistes mais le pan du XXème siècle qu’ils nous révèlent. Les premières pages nous entraînent dans le tourbillon de l’avant-garde et au cœur des Ballets Russes de Diaghilev. Les noms d’Apollinaire, Max Jacob mais aussi Nijinski prennent vie au fil des anecdotes si chères à Cocteau. Cette galerie d’artistes est bien vite complétée par tout un personnel mondain. En effet, le poète nanti n’a pas hésité à introduire le jeune Espagnol dans le monde d’Etienne de Beaumont, Misia Sert et Anna de Noailles tandis que ce dernier lui présentait les Montparnos : Man Ray, Kisling ou encore Kiki de Montparnasse.

Au fil des années, les noms se succèdent et, si les années 1930 et l’Occupation sont plus discrètement représentées, on a traverse les années 1950, rythmées par les corridas, la poterie et les fresques ; le poète se faisant artisan au contact de Picasso. Le peintre partageait alors son temps entre Vallauris et la Californie [2], tandis que le poète tatouait la côte d’Azur en compagnie d’Edouard Dermit et de Francine Weisweiller [3].

Il est tout particulièrement savoureux de traverser ce demi-siècle au prisme des épistoliers. C’est surtout Cocteau qui fait ici office de mémorialiste, ne négligeant aucune anecdote susceptible d’intéresser son destinataire ; de la scène cocasse aux divers comptes-rendus de brouilles et fâcheries.

Pour autant, au-delà du chromo, ces lettres sont essentiellement d’ordre professionnel. C’est donc une formidable occasion d’observer le travail commun depuis l’intérieur. Dès 1915, le lecteur assiste aux préparatifs de Parade, ballet à plusieurs mains à l’initiative de Diaghilev. Cocteau en crée le livret, Massine la chorégraphie et Satie la musique. Très tôt, Picasso est associé à l’aventure et réalise décors, costumes et rideau de scène. La correspondance constitue ainsi un témoignage détaillé de la genèse de l’œuvre mais aussi de tous les désaccords, vexations et négociations qu’elle implique.

On remarque vite que les autres projets (L’Ode à Picasso (1919), Picasso 1916-1961 (1962)), mais aussi l’étude préparatoire pour l’épée d’académicien, sont tous initiés par Cocteau. Si le poète se fait volontiers commentateur régulier de la peinture picassienne, Picasso, quant à lui, ne mentionne jamais l’œuvre de son ami et se cantonne à une vision pragmatique et expéditive de leur correspondance. Les lettres des années 1950 montrent d’ailleurs toute la difficulté du poète à obtenir la participation du peintre. Signe d’une amitié asymétrique, la correspondance donne à voir les silences de Picasso, qui ne répond que très (trop) peu aux multiples sollicitations et preuves d’amitié du poète. Cocteau semble parfois porter cette amitié à bouts de bras (« Cher Magnifique », « Cher Seigneur », « Cher Merveilleux ») face à un Picasso volontiers froid et distant (« Mon cher Cocteau » ou « Mon cher Jean »). La correspondance s’avère donc le baromètre d’une amitié complexe, en dents de scie. La structure de l’ouvrage en matérialise les hauts et les bas par un découpage chronologique. La grande amitié entamée en 1915 cesse brutalement en 1926, lorsque Picasso refuse de soutenir publiquement son ami. Il s’ensuit des échanges réduits et distanciés jusqu’à 1950, où leurs relations reprennent doucement sans jamais surmonter certains stigmates. Il est d’ailleurs intéressant de voir que Cocteau, malgré son admiration constante, n’hésite pas à se montrer sévère envers Picasso. L’insertion d’extraits du Passé défini (son journal), permet utilement au lecteur d’accéder aux pensées du poète, par-delà les lettres policées.

Le déséquilibre de cette correspondance (53 lettres de Picasso contre 284 de Cocteau) soulève quelques interrogations. Ne serait-il pas plus exact d’intituler l’ouvrage « Cocteau-Picasso » dans la mesure où le poète occupe largement l’espace discursif?

La préface nous rassure d’emblée en présentant certains arguments de poids. Tout d’abord, il est avéré qu’un ensemble de lettres a été dérobé à Cocteau. Il faut également rappeler que Picasso n’affectionnait pas particulièrement les correspondances et d’autant moins en français, langue qu’il était loin de maîtriser avec le brio de son interlocuteur. À l’exception de Gertrude Stein, fidèle cliente, l’ensemble des correspondants de Picasso se plaignaient de son manque de réponse. Distraction, oubli ou tout simplement refus de donner suite à des requêtes, le peintre écrivait peu et favorisait les visites ou coups de téléphone.

Il faut d’ailleurs souligner l’important travail d’édition et de contextualisation effectué par Pierre Caizergues et Ioannis Kontaxopoulos, qui parvient à compenser le déséquilibre structurel de cette correspondance. Il s’agit en effet de restituer pleinement les enjeux contextuels, artistiques et personnels de cette amitié longue et complexe. Pour ce faire, de nombreux documents ont été insérés en regard des lettres ; comme les encarts documentaires informant le lecteur sur les événements ou œuvres mentionnés dans les lettres. Mais la visée documentaire dépasse ce contexte pour s’attacher à la dimension personnelle voire intime de cette amitié. En effet, les écrits personnels des deux protagonistes (carnets italiens de Picasso, Passé défini, autres correspondances) sont convoqués pour compléter ce tableau et expliciter le sous-texte de certaines lettres. Un certain nombre de missives rédigées par les compagnes successives de Picasso vient compléter la parole du peintre et enrichir l’ouvrage de nouveaux points de vue. L’iconographie est également remarquable, en ce qu’elle ajoute à l’intimité des lettres le versant public et médiatique. Les photographies prises par Lucien Clergue dans les années 1950 prennent un tout autre relief, si l’on considère les failles grandissantes de la relation entre les deux artistes. On obtient ainsi un ouvrage structuré et complet qui permettra au lecteur flâneur comme au chercheur érudit d’appréhender la relation Cocteau-Picasso dans toute sa nuance.

Après lecture de l’ouvrage, on ne peut faire l’économie de cette incomplétude de la correspondance. Alors que tout est fait pour reconstituer le contexte de ces lettres, le silence de Picasso résonne cruellement. Ne restent que les tentatives touchantes de Cocteau pour faire lien. Et c’est justement parce que le poète est tour à tour admirateur, témoin privilégié et critique avisé de l’œuvre du peintre, que le titre Picasso-Cocteau prend tout son sens. Certes, Picasso est peu disert mais il reste le cœur de cette correspondance. Le lecteur voit le peintre à travers les yeux de Cocteau et, par un jeu d’empathie étonnant, incarne le poète dans son enthousiasme comme dans ses craintes. Jean Cocteau n’est plus seulement l’arlequin frivole mais un artiste en constante recherche de reconnaissance et de validation par Picasso. Ne dit-il pas dans la lettre préface à Picasso 1916-1961: «Trente années d’échanges n’ont pu diminuer le respect que je porte et la crainte que j’éprouve lorsque je pense que mon travail affrontera ton œil de perce-neige.»?

Ainsi, cet ouvrage, au-delà d’une transmission fidèle et documentée de la correspondance, nous donne à connaître intimement les deux artistes par un savant et émouvant jeu de miroirs croisés. Silence et écriture s’entremêlent pour nous offrir une traversée inédite de ce demi-siècle d’amitié forte et fragile à la fois.

Notes

[1] Lettre ouverte de Cocteau à Picasso du 6 juillet 1961, parue dans la revue suisse-allemande DU [p.372].

[2] Nom de la villa de Picasso située sur les hauts de Cannes.

[3] Mécène et amie de Jean Cocteau, propriétaire de la célèbre villa Santo-Sospir, décorée par ses soins.

 
yanniskontaxopoulos.txt · Dernière modification: 2019/02/12 16:16 par david
 
Recent changes RSS feed Creative Commons License Donate Powered by PHP Valid XHTML 1.0 Valid CSS Driven by DokuWiki
Retour au site Jean Cocteau